Programme politique du Conseil national de redressement du Tchad (CNR)


Historique

Le Tchad accède à l’indépendance le 11 août 1960, avec un régime politique pluraliste. Outre les fonctions inhérentes à tout État moderne, le Tchad a pour mission d’unir les diverses composantes de la société afin d’en créer un sentiment de vouloir vivre en commun, de jeter ainsi les bases d’une nation unie et prospère au delà des diversités ethniques, linguistiques, culturelles et de croyances.
Les nouvelles espérances du peuple tchadien ont été déçues car en janvier 1962, le pouvoir du président François Tombalbaye a supprimé le multipartisme et échoué dans tous les domaines entraînant des soulèvements populaires qui ont abouti le 22 juin 1966 à la création du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat) et le 13 Avril 1975 à la prise du pouvoir par l’armée.
Le Conseil supérieur militaire (CSM) dirigé par le général Félix Maloum a compté comme François Tombalbaye sur la solution militaire plutôt que sur le dialogue vis-à-vis de ses opposants.
L’accession au pouvoir des différentes tendances du Frolinat et autres factions en 1979 n’a rien changé car le gouvernement d’union nationale de transition (GUNT) n’a retenu aucune leçon des faits passés. Les douze (12) factions du GUNT ont mis toutes leurs énergies à se combattre, plongeant ainsi le pays dans l’une des phases les plus sombres de son histoire.
Tiraillé par des multiples forces contradictoires, occupé en partie par l’armée d’invasion libyenne, l’État tchadien devenait une instance fictive, n’existant que de nom, incapable d’agir un tant soi peu sur le cours de son propre destin.
C’est dans cette situation d’«État néant», que le 7 juin 1982, les Forces armées du Nord (FAN) dirigées par Hissein Habré entrèrent à N’djaména.
Malgré l’unité étatique et une certaine stabilité politique et économique retrouvées, une administration restaurée, le territoire quasiment libéré, le président Hissein Habré instaura une dictature implacable qui constitua un blocage à tout dialogue, à tout processus évolutif vers une démocratie.
La désillusion des uns, le désespoir des autres ont fini par créer des mécontentements. Le 2 décembre 1990, le régime de Habré fut renversé par le Mouvement patriotique du salut (MPS), dirigé par le colonel Idriss Deby qui déclarait: «Nous vous apportons un cadeau qui n’est ni or, ni argent , c’est la liberté, la démocratie intégrale, la démocratie pluraliste».
Les tchadiens poussèrent alors un ouf de soulagement. L’espoir renaît de nouveau.
Malheureusement le MPS, miné par des contradictions internes, n’ayant aucun programme politique, se mit à mimer le régime de Habré, ne faisant preuve d’aucune imagination pour prendre en compte les aspirations profondes du peuple tchadien, à savoir, la paix, la sécurité, la liberté, la justice, la démocratie et le progrès social.
Le colonel Idriss Deby, entouré de sa famille et de quelques hommes opportunistes inexpérimentés, revanchards, véreux et souvent de moralité douteuse, a instauré doucement mais fermement un régime dictatorial et clanique : concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’une seule famille, réinstallation de l’appareil politique répressif, exécutions sommaires d’opposants politiques, assassinats crapuleux de paisibles citoyens, élimination et l’humiliation des compagnons de lutte, violations persistantes des libertés individuelles et collectives…
Cette politique de M.Deby a fortement endeuillé le pays, entretenu et accru la haine et les divisions entre les différentes communautés ethniques, donné naissance à des oppositions armées sur l’étendue du territoire. Elle a mis par terre l’économie nationale, bloqué le processus démocratique, provoqué un laxisme latent chez les responsables politiques et administratifs et de fait, entraîné la paralysie de l’administration.
Bref, M.Deby a fait du Tchad un «État néant» mettant au rebut ses promesses qui n’étaient qu’un prétexte pour s’installer au pouvoir.
C’est pour s’opposer résolument à la dictature clanique et instaurer au Tchad un État de droit et de démocratie qu’un certain nombre des patriotes se sont réunis le 21 juin 1992 à N’djamena et ont créé le Conseil national de redressement du Tchad, en abrégé (CNR).
Le CNR s’engage à combattre le régime sanguinaire de N’djamena par tous les moyens et proclame solennellement son attachement aux objectifs contenus dans ce programme politique et à leur ferme réalisation avec la participation de toutes les forces politiques et vives de la nation.
Le CNR affirme également son attachement aux principes fondamentaux tels qu’ils sont définis dans la déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen en 1789, dans la déclaration universelle de 1948 et de la charte africaine des Droits de l’Homme et des peuples de 1981.
Fort des expériences du passé, conscient du présent et soucieux de l’avenir, le Conseil national de redressement du Tchad (CNR) invite tous les patriotes tchadiens, conscients de leurs responsabilités historiques, à se dresser comme un seul homme afin de mettre fin à la dictature clanique de M. Deby en vue d’instaurer un État de droit et une véritable démocratie, conditions indispensables à la réalisation d’une paix définitive, d’un développement économique durable et du progrès social.

Sur le plan politique

  1. Élaborer une nouvelle convention nationale régissant la phase transitoire.
  2. Réaliser la réconciliation nationale sincère de tous les Tchadiens en organisant un Forum national. Aucun processus démocratique sérieux n’est possible sans une paix définitive sur l’ensemble du territoire. La réconciliation avec les groupes armés et les Tchadiens entre eux-mêmes constituent une priorité pour le Conseil national de redressement du Tchad. Pour y parvenir, le CNR créera un climat de confiance, privilégiera le dialogue en proclamant une Amnistie générale et procédera à la libération totale de tous les détenus politiques et de guerre.
  3. Faire l’unité nationale et redonner confiance aux Tchadiens dans l’avenir prometteur de leur pays en réunissant les Tchadiens autour du sport par la redynamisation de la semaine nationale et la promotion du sport.
  4. Rétablir l’ordre public, instaurer l’autorité de l’État et faire de la sécurité des personnes et des biens une préoccupation quotidienne, par :

• Un désarmement général de la population, une récupération des armes de guerre détenues par les civils, une démilitarisation de la capitale, une lutte sans merci contre le banditisme et le crime organisé et une campagne de sensibilisation pour dissuader la population à ne plus porter les armes blanches sur les places publiques.

• La formation d’une véritable armée nationale sans discrimination, au service de la nation. L’armée doit être formée, disciplinée hiérarchisée, équipée, entretenue et répartie sur l’ensemble du territoire et logée en dehors des villes. Elle est apolitique et son effectif sera fonction des capacités financières du pays.
En dehors de son véritable rôle de défense de la nation, l’armée participera aux tâches du développement.

• Réorganiser la gendarmerie nationale et la doter des moyens adéquats afin qu’elle joue réellement son rôle de maintien de l’ordre public et de la sécurité

• Réhabiliter la police nationale en lui donnant une formation, les moyens appropriés et de la considération pour qu’elle assume pleinement sa mission.

    Instaurer la bonne gouvernance et la bonne gestion des biens de l’État, par :

• La mise en place d’une commission de contrôle et de vérification chargée de faire l’état de la gestion des biens de l’État par le régime du MPS.

• la création d’un vérificateur général indépendant capable de remplir sa mission en toute quiétude et de faire des recommandations au gouvernement.

• La redynamisation de l’Administration générale par un dégraissage rigoureux des faux diplômés, des intégrations fantaisistes et des listes fictives, par l’embauche des jeunes diplômés selon les besoins de la Fonction publique. La révision de l’administration territoriale et son découpage actuel par une politique de décentralisation positive ayant pour souci de rapprocher l’administration des administrés et de nommer des administrateurs issus du corps.

 

  1. Instituer une véritable politique de l’immigration capable d’avoir un contrôle effectif sur le statut et le nombre des étrangers. Encourager le retour de la diaspora tchadienne au pays en prônant des mesures incitatives.
  2. Instaurer et développer un État de droit et une véritable démocratie afin de rendre possible la participation des populations aux prises des décisions et à la gestion de la chose publique par une éducation civique et citoyenne et l’institution d’une véritable démocratie locale en donnant un pouvoir réel aux municipalités sans ingérence du gouvernement.
  1. Défendre et développer la liberté d’expression et d’opinion en encourageant l’émergence d’une presse libre, indépendante et professionnelle et en renforçant le pouvoir du Haut Conseil de la communication. Respecter les Droits de l’Homme. Un observatoire de démocratie et des libertés fondamentales sera créé. Il veillera à l’application du point (7). Proclamer une charte des droits et des libertés permettant aux citoyens de revendiquer leurs droits s’ils se sentent lésés par l’État.
  2. Mettre en place une commission constitutionnelle composée de toutes les sensibilités politiques et des forces vives, chargée d’élaborer un projet de loi fondamentale fondée sur la séparation effective des pouvoirs et garantissant la laïcité et les libertés fondamentales. Elle sera soumise au peuple par voie référendaire.
  3. Créer un Bureau autonome des élections chargé du recensement de la population, de la mise à jour des listes électorales et de l’organisation des élections. Organiser dans l’ordre les élections municipales, législatives et présidentielles.

Sur le plan économique et social

  1. Redresser la situation économique, financière et sociale chaotique dans laquelle se trouve plongé le pays en prenant rapidement des mesures telles que :

    • Relancer et encourager les activités économiques génératrices d’emploi et de ressources financières. Organiser le forum économique national basé sur les tables rondes de concertation économique régionales ayant pour objectifs essentiels : recentrer l’économie sur l’agriculture et l’élevage;

    • Arrêter le pillage systématique des deniers publics par un contrôle strict et une lutte continue contre la corruption et le détournement des biens publics. Gérer avec rigueur et transparence les rentes du pétrole en les investissant prioritairement dans les domaines de l’éducation, de la santé et des infrastructures;

    • Faire un audit des sociétés publiques et parapubliques privatisées pour voir si l’État n’a pas été lésé dans ses droits. Prendre le contrôle des sociétés d’intérêt national afin qu’elles servent des locomotives de l’économie;

    • Réorganiser et professionnaliser les régies financières notamment les services de douanes, des impôts et de l’enregistrement en luttant résolument contre l’exploitation actuelle de la douane et des autres régies à des fins familiales ou individuelles;

    • Combattre énergiquement la fraude douanière, fiscale et l’évasion fiscale par la création d’une agence indépendante de supervision des rentes douanières et des vérification de la collecte des taxes en vue de combattre la fraude et les détournements des fonds au niveau des régies financières;

    • Relancer les négociations avec les institutions financières internationales et les autres partenaires sur des nouvelles bases;

  2. Assurer aux travailleurs et salariés le versement régulier de leurs salaires. Tout en garantissant le minimum vital, l’État doit négocier avec les organisations syndicales, au vu de la santé économique et financière du pays, un pacte social dans cette phase de transition.
  3. Pratiquer une nouvelle politique cohérente du système éducatif en lançant les États généraux de l’éducation. Mettre l’accent sur le facteur formation-emploi. Prioritiser et investir dans l’éducation nationale en associant les citoyens dans l’élaboration et l’exécution des plans directeurs. Rendre l’école obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans. Revaloriser la fonction d’enseignant et inciter les fonctionnaires titulaires des diplômes de 3ème cycle ou spécialisés ayant acquis de grandes expériences professionnelles à enseigner.
  4. Rebâtir la santé publique en reconstruisant des hôpitaux, des dispensaires de campagne. Mener une véritable politique de lutte contre les maladies endémiques, notamment contre le SIDA;
  5. Dans la phase de transition, des mesures appropriés seront prises en faveur de la jeunesse et de la femme tchadienne. Une attention particulière sera prêtée à la lutte contre le chômage des jeunes et un Conseil des droits des femmes sera institué afin de sortir cette question du simple slogan;
  6. Une politique sociale dynamique en faveur des personnes âgées, des retraités, des mutilés de guerre, de handicapés physiques et des malades mentaux sera entreprise et renforcée.
  7. Instaurer une véritable politique culturelle pour les artistes. Prendre des mesures en faveur du ballet national afin de faire connaître la culture tchadienne et revaloriser les sports traditionnels (la lutte). Vulgariser l’artisanat par la création de la Maison de l’artisanat. Encourager les Tchadiens à consommer les produits locaux (musiques, théâtres, films…)
  8. Pratiquer une politique environnementale dynamique par l’intensification de la lutte contre la désertification en relançant la semaine nationale de l'arbre et par l’organisation de la collecte des déchets domestiques et des "leda" entre autres …

Sur le plan judiciaire

Tous les citoyens sont égaux devant la loi. Nul n’est au-dessus des lois sous quelque prétexte que ce soit. Par conséquent le CNR s’engage, à :

  1. Réformer de fond en comble la justice et son fonctionnement et l’adapter aux réalités nationales en vue de rapprocher la justice des justiciables. Garantir l’indépendance de la justice pour que cette dernière joue pleinement son rôle régulateur de la société. Assurer la sécurité du corps judiciaire.
  2. Bannir toute forme de justice parallèle
  3. Rendre plus humain les conditions de détention des prisonniers en respectant leurs droits. Former les éducateurs et gardiens de prison professionnels avec comme finalité la réinsertion des anciens détenus dans la société.

Sur le plan extérieur

  1. Redonner au Tchad sa crédibilité internationale :

    • En pratiquant une politique extérieure dynamique de paix et de bon voisinage, en entretenant des bonnes relations avec tous les pays épris de paix et de justice et en s’abstenant de s’ingérer dans les affaires intérieures des autres pays;

    • En respectant les principes énoncés par les Chartes de l’O.N.U et de l’U.A. et des Organisations régionales auxquelles le Tchad est membre et tous les accords et engagements pris avec les pays amis et ce, dans l’intérêt du pays.

Conclusion

Avec le système Deby, aucune paix véritable, aucune stabilité politique ni sécurité, aucune démocratie, aucun progrès social n’est possible au Tchad. C’est pourquoi, le Conseil national de redressement du Tchad (CNR) invite tous les Tchadiens patriotes conscients de leur responsabilités d’hommes libres, soucieux de l’avenir de leur pays à rejoindre les rangs du mouvement et à apporter leur contribution ferme à la réalisation de ce programme.
Pour appliquer ce programme de transition vers un État de droit et de démocratie, le Conseil national de redressement du Tchad (CNR) s’engage solennellement à former un véritable gouvernement de Consensus national avec l’ensemble des forces démocratiques et vives de la Nation. La durée de la transition sera déterminée d’un commun accord avec toutes les sensibilités politiques en tenant compte des réalités du pays.

Notre peuple, longtemps martyrisé, humilié est las. Nous avons le devoir et l’obligation morale de mettre fin à ses souffrances.


Révisé et adopté par le troisième Congrès du CNR le 31 décembre 2004


LE IIIème CONGRÈS