Les martyrs du CNR
Dans la lutte contre le regime dictatorial, clanique et de
démission nationale de Deby, le CNR paya un lourd tribut. Sans pour
autant dresser une liste exhaustive des militants du mouvement
tombés sur le champ d'honneur, nous vous présentons quelques uns de
nos martyrs.
Le colonel Abbas Koty Yacoub, premier Président du CNR assassiné
le 22 octobre 1993 sur ordre du président Deby.
M. Abbas Koty Yacoub est né
en 1952 dans le canton Dourène, sous/préfecture d'Iriba. Il avait
fait ses études primaires à l'école d'Iriba avant de continuer son
secondaire au lycée Franco-Arabe d'Abéché et au Lycée de
Faya-Largeau puis au Lycée Félix Éboué de N'djamena.
Intéressé très tôt par le métier des armes, le jeune Abbas,
titulaire d'un Baccalauréat série 4, entre à l'école militaire
inter-armes des officiers de N'djamena en 1976 où il sort officier
en 1978.
Révolté par la situation d'injustice sociale qui prévalait à
l'époque, il refuse de servir le régime en place et décide de se
mettre au service de la rébellion en rejoignant le Front de
libération nationale du Tchad (Frolinat) en 1978. Très vite, il
montre ses talents de stratège et de grand combattant en faisant
preuve de combativité, de bravoure et d'un calme légendaire durant
les combats. Estimé et admiré par ses camarades de lutte, il gravit
rapidement les échelons du pouvoir en devenant successivement
membre du Conseil provisoire de la révolution (CPR), membre de
l'État-major et commandant de brigade de la ville de Faya lorsque
le Frolinat s'en empare le 17 février 1978.
Membre des forces armées populaires (FAP) de Goukouni et du
Conseil de la révolution, Abbas Koty occupa de février 1979 en juin
1982 les postes de directeur du cabinet militaire du président
Goukouni Weddeye et commandant des régions militaires du
Chari-Baguirmi, du Guéra, du Salamat et d'une partie du
Ouaddaï.
En juin 1982, après la défaite du GUNT de Goukouni face aux Fan de
Hissein Habré, Abbas se réfugie au Nigeria où il vécut jusqu'en
1985 sans pour autant renoncer à ses objectifs politiques. Resté
fondamentalement hostile au régime de Habré, il profite de la
politique de réconciliation nationale prônée en 1985 pour rentrer
au pays.
En 1986, il fut nommé alors chargé d'affaires du Tchad auprès de
la République du Soudan où il restera jusqu'en 1988 avant d'être
rappelé. Son retour au Tchad avait coïncidé avec la période de la
montée du mécontentement dans l'armée nationale tchadienne. C'est
ainsi qu'il participera activement à l'Action du 1 avril
1989.
De part ses relations avec les Soudanais et les Libyens, Abbas
joua un rôle de premier plan dans la réussite du Mouvement
patriotique du salut (MPS). Membre du Bureau politique du MPS, il
était chargé de la logistique. Nommé chef d'État-major en 1990,
Abbas pesa de tout son poids pour calmer la contestation de Deby au
sein du MPS et garder le mouvement uni. Il rentre victorieux à
N'djamena, le 2 décembre 1990.
Monté au grade de colonel, Abbas Koty devint Chef d'État-major
général de la nouvelle armée nationale tchadienne (ANT), en
décembre 1990. Dans ses démarches de réorganiser l'armée, il se
heurte au refus catégorique du président de la république.
En mai 1991, il rentre au gouvernement avec le porte-feuille de la
Défense, des anciens combattants et de victimes de guerres, puis
ministre des travaux publics et de transports. Après le congrès du
MPS, le Colonel Abbas est élu également au comité exécutif du parti
et responsable de la défense et de sécurité.
Le mécontentement au sein des anciens combattants écartés par Deby
et le manque de volonté de ce dernier finirent par devenir la pomme
de discorde entre les deux hommes.
En dépit de ses efforts pour trouver un terrain d'entente entre le
président Deby et ses anciens camarades du MPS laissés pour compte,
le colonel Abbas Koty sera accusé d'avoir fomenté un coup d'État
contre le gouvernement, le 18 juin 1992. Réfugié au Cameroun, il
crée avec d'autres camarades, le Conseil national de redressement
du Tchad (CNR) un mouvement d'opposition au régime du Président
Deby, le 21 juin 1992. A son congrès constitutif de Maroua
(Cameroun) en novembre 1992, le mouvement élit le colonel Abbas,
Président du CNR.
M. Bichara Digui Arou, membre du Bureau politique, Responsable du
département des affaires économiques et financières du CNR,
assassiné le 16 août 1996 sur ordre du Président Deby.
M. Bichara Digui Arou est né
en 1949 à Kouba (sous/préfecture d'Iriba). Il a fait ses études
primaires à l'école d'Iriba avant d'entrer à l'école normale des
instituteurs de Bongor (Mayo-Kebbi). Sorti diplômé en 1969, il
était mis à la disposition de l'inspectorat du Chari-Baguirmi. Son
premier poste d'affectation fut à Massakory.
Enseignant consciencieux, profondément attaché à la liberté, à la
justice et ayant un franc parler, le jeune enseignant Digui ne
tardera pas à entrer en conflit avec sa hiérarchie notamment avec
l'inspecteur du Chari-Baguirmi. Ce dernier profitera de sa position
et de ses relations au niveau du gouvernement d'alors pour le faire
licencier arbitrairement de la fonction publique pour «indiscipline
et non respect de la hiérarchie».
Révolté par cette décision injuste, Bichara Digui tourne carrément
le dos à l'enseignement et rentre dans le privé où il obtint un
poste à la coopérative des transports tchadiens (CTT).
En 1978, il bénéficie d'une bourse d'études au Canada pour faire
l'Administration et Gestion des Finances, dans la ville des
Trois-Rivières. De retour au Tchad, il offre ses services à la
compagnie nationale Air-Tchad. Nommé directeur général adjoint, il
restera jusqu'en 1985 avant de quitter pour s'occuper de ses
propres affaires.
Ayant le contact facile, très connu dans les différents milieux
tchadiens, M. Bichara Digui va rapidement diversifier ses affaires
dans les domaines du commerce du pétrole, le bâtiment et le
transport...
Son esprit d'indépendance et son franc parler firent de lui
l'opposant de différents régimes politiques qui se sont succédés au
Tchad (de Tombalbaye en passant par Goukouni, Habré et Deby).
Lassé d'être visé constamment pour son esprit d'indépendance par
le régime de Deby, Digui décida de s'engager ouvertement dans la
politique en participant à la création du Rassemblement pour la
Démocratie et le Progrès (RDP). Membre fondateur, il entre au
Directoire du RDP et devient membre de la commission économique et
financière.
Très vite, il s'attire les foudres de Deby qui n'accepte pas qu'un
membre de l'ethnie Zaghawa puise aller militer dans un parti autre
que le MPS. Malgré les intimidations et menaces, Bichara Digui
était resté fidèle à ses engagements politiques.
Pour se débarrasser de lui, le régime l'accusa de fomenter un coup
d'État en complicité avec le Colonel Abbas, en juin 1992. Réfugié
au Cameroun, il participe à la création du Conseil National de
Redressement du Tchad (CNR), un mouvement politico-militaire
d'opposition au régime du président Deby, le 21 juin 1992. Élu
membre du Bureau politique du CNR au Congrès de Maroua, il fut
chargé du département des affaires économiques et financières du
mouvement.
Fervent opposant des accords de Tripoli, Bichara Digui accompagna
le colonel Abbas en N'djamena le 15 août 1993 pour entamer des
discussions sur la paix et la réconciliation avec les trois
institutions issues de la conférence nationale souveraine.
Le 22 octobre 1993, Deby fit assassiner le colonel Abbas, arrêta
puis jeta Bichara Digui en prison sans jugement. En prison, Deby
use toute sorte de pressions physiques et morales pour obtenir la
soumission de Digui mais en vain. Car, Bichara préféra moisir dans
les geôles de Deby que de renier ses opinions politiques.
Sous la pression des organisations de défense des Droits de
l'Homme, Bichara fut libéré en décembre 1994. Aussitôt libre et en
attendant une possibilité de rejoindre le CNR, il décida de militer
au sein de son ancien parti politique, le RDP, aux prix de sa
vie.
Persuadé de ne pouvoir arriver à faire changer Bichara Digui
d'opinion, le président Deby décida alors de l'éliminer
physiquement. Il a commencé d'abord à lui proférer directement des
menaces de mort, à l'isoler ensuite et enfin de le faire assassiner
le 16 août 1996, par un commando composé de trois personnes devant
son domicile de Klep-Matt, à N'djamena.
M. Bichara Digui Arou était un nationaliste convaincu, un homme
d'une générosité et d'une sociabilité inégalables. Marié et père de
seize (16) enfants, il fut un père de famille exemplaire dont son
seul défaut était d'avoir eu le courage de signifier clairement à
Deby qu'il refuse de collaborer à sa politique dictatoriale et
clanique.
Biographie de Yacoub Aldaris Ibrahim
Le colonel Yacoub Aldaris
Ibrahim est originaire de Batha, plus précisément de la sous-
préfecture de Haraze-Djombo. Ancien cadre du CDR puis des forces
armées tchadiennes, il rejoint le MPS en 1990. Après leur arrivée
en décembre, il fut nommé commandant de la région militaire de
Chari-Baguimi. Mais très vite il se trouva en désaccord avec les
méthodes claniques de Deby et se range du côté du colonel Abbas
Koty Yacoub pour réclamer les droits des militaires lésés par le
régime.
Grièvement blessé aux combats du Lac en 1992, il fut évacué vers
l'Égypte pour des soins médicaux. Après les événements de 18 juin
1992, il entra en contact avec le CNR en août 1992, au Caire
(Égypte).
De retour au Tchad, le commandant Yacoub prit ses distances
vis-à-vis du régime et s'attela activement à la sensibilisation et
à la mobilisation des combattants en faveur du CNR. A la suite de
l'assassinat du colonel Abbas le 22 octobre 1993 avec qui il avait
des contacts suivis, le commandant Yacoub, accompagné de quatre
officiers, quitta le Tchad pour rejoindre la direction politique du
CNR, en Libye. Arrêté à Sebha puis transféré à Tripoli où il fut
emprisonné avec le reste des membres du Bureau politique du CNR
jusqu'en 1995.
Nommé inspecteur général des forces armées du CNR, le Bureau
politique réussit à le faire évader du camp de détention pour le
Soudan où il rejoignit les forces combattantes du mouvement à la
frontière tchado-soudanaise.
Usant de ses anciennes relations dans les milieux arabes vivant
dans la zone opérationnelle, le commandant Yacoub redonna un
nouveau souffle au maquis et joua un rôle déterminant dans le
rapprochement des forces du CNR avec les éléments de l'ANT/TD
commandés par Bachar Abdoulaye, ancien maire de la ville de
N'Djamena.
Arrêté par la police soudanaise en même temps que le commandant
Ibrahim Souleyman à El-Géneina en 1996, le commandant Yacoub
Aldaris Ibrahim fut livré aux responsables de l'État-major de
l'armée Tchadienne. Ces derniers les exécutèrent sans procès entre
Adré et Abéché.
Père de famille, le commandant Yacoub Aldaris Ibrahim était connu
pour sa bravoure, sa droiture et son amour de justice.
Biographie de Mahamat Issakha Fouzari dit «Koché»
Le jeune Mahamat Issakha
Fouzari, connu sous le nom de Koché Issakha, était originaire du
B.E.T. Il rejoignit très tôt la cause du CNR et en fut l'un des
fondateurs. Malgré son jeune âge, il fit preuve des qualités de
bravoure, de discrétion et d'engagement militant. Nommé aide de
camp du président du CNR en 1992, il s'acquitta avec efficacité et
confiance les «missions de courrier» entre Maroua et N'djamena que
le Bureau politique lui confiait. Il fut de toutes les luttes : Du
Tchad en passant par le Cameroun, le Niger, l'Algerie et la
Libye.
Après l'accord de Tripoli, Issakha Koché accompagna le colonel
Abbas à N'djamena le 16 août 1993. Le 22 octobre 1993 Deby fit
assassiner le colonel Abbas et fit arrêter Issakha Koché par sa
garde prétorienne en même temps que l'autre aide de Camp, Issakha
Koty Yacoub. Jeté en prison, le jeune Issakha Koché fut enlevé de
sa cellule en pleine nuit, une semaine après, par des proches de
Deby puis exécuté extrajudiciairement.
Koché était un jeune calme, très intelligent, sociable et digne de
confiance. Il manquera certes à sa famille mais aussi beaucoup au
mouvement. Ce jeune célibataire, passionné de justice nous restera
à jamais dans nos cœurs.